L’anorexie ou la dysvie

De nombreuses personnes que j’accompagne, vivent ou ont vécu des périodes plus ou moins longues, plus ou moins sévères d’anorexie mentale. De par mon expérience, ces troubles sont souvent corrélés à un mental dit « très puissant », un potentiel de capacités importantes. Communément nous pouvons fréquemment rencontrer des personnes aux profils neuro-atypiques, dites HP, HPE, HPI, hypersensible, autiste, asperger…

De par mon observation les troubles alimentaires, notamment l’anorexie mentale propulse les individus concernés et leur environnement dans deux catégories : l’acteur et les spectateurs.

L’acteur étant la personne vivant des troubles alimentaires et les spectateurs, son environnement, les interlocuteurs présents. Selon les situations cela pourra être le milieu scolaire ou professionnel, l’environnement social et amical mais surtout la famille notamment les parents ou le conjoint.

– « Mais vous ne comprenez pas… Je n’ai pas faim ! Et je n’ai pas besoin de manger.  » – « Tu ne pèses que 36 kilos,  tu ne te rends pas compte ! Qu’as-tu mangé aujourd’hui ?  » « Qu’est ce que ça peut te faire, c’est ma vie, c’est mon corps et quoique je fasse, ça ne va pas. » « Tu n’as plus de forme, tu ressembles à un cadavre, un squelette. Tu n’as que la peau sur les os, regarde-toi, on croirait que tu sors d’un camp de concentration. » « Tu ne comprends pas, il n’y a que mon poids qui t’intéresse. »« Tu n’es pas qu’un pure esprit ! »

Dans ce fonctionnement, chacun parle à l’autre de son endroit mais en étant extérieur à soi-même. Les échanges sont sur un mode d’invectives, les pronoms personnels tu et le vous sont utilisés en permanence. Chacun reproche à l’Autre ce qui est, sans pouvoir parvenir à exprimer ses émotions, ses ressentis internes et utiliser le « Je-sujet ».

Pendant les crises aiguës de ces troubles, nous sommes face à la toute-puissance de la personne souffrant d’anorexie. Cette dernière, de par sa maigreur, associée à une grande fragilité et vulnérabilité, focalise toutes les attentions et inquiétudes de son entourage. Peu à peu ses proches se retrouvent dans une situation de grande détresse, ils sont constamment renvoyés à leur impuissance. La question de la vie et de la mort les paralyse à l’image du fonctionnement établi. La personne sujette aux troubles a une volonté de total contrôle, d’elle même et de toutes les interactions avec son environnement et plus globalement le milieu.

Les protagonistes, même si je les ai distingué en deux catégories, rejouent constamment le triangle dramatique de Karpman : ce triptyque Victime / Sauveur / Persécuteur. Triangle de fonctionnement dans lequel la personne souffrant d’anorexie s’est inscrite par et avec elle-même. Ainsi et à ses dépends, elle ne sort pas de ce mouvement dynamique.

Victime de cette situation, d’une maladie , d’elle même, de ne pas pouvoir s’alimenter, de se sentir incomprise.

Sauveur de cette situation, elle prend soin de sa santé par une hygiène excessive ( achat de vêtements, sport ), elle sait, elle a une alimentation parfaite et équilibrée, tentative de se soigner.

Persécuteur ou bourreau de cette situation, culpabilisation et dénigrement d’elle-même, mise à l’épreuve, contrôle de son corps ( purge, vomissement, obligation d’exercices physique intenses…)

Cette triangulaire est vécue avant tout avec elle-même, pour se rejouer dans chaque scène de sa vie et avec son entourage. Les places sont en mouvement constant, chacun étant à la fois Bourreau, Victime ou Sauveur de l’Autre.

De ma place, je considère l’anorexie mentale en tant que dysvie ; une relation à la vie inversée, une sorte de confusion. Tout ce qui semble contraire à la vie, au vivant EST constitutif de la vie d’une personne souffrant d’anorexie. Pas d’alimentation, pas de plaisir, peu de sommeil, pas ou peu d’émotions, peu d’envie, dictature de l’hygiène et du corps… est ce qui fait vie et anime une personne anorexique.

Du point de vue de l’entourage, le sens est opposé. L’anorexie est associé à l’idée de mort, amaigrissement, autodestruction, tyrannie… Ce positionnement, tout à fait légitime, a un effet renforçateur de la motivation de la personne à exister ainsi. Elle tire sa toute-puissance et son intense plaisir, quasi jouissance, dans ce type de propos qu’elle associe à ce pouvoir qu’elle a sur son propre corps et dans son rapport au monde. Aussi, elle reçoit toutes les inquiétudes et peurs de l’Autre comme de réels compliments et/ou félicitations à son mode de vie.

En vous proposant l’anorexie comme de la dysvie, sorte de trouble DYS, je souhaite mettre l’accent sur l’inadéquation d’un fonctionnement de type duel ou binaire : vie / mort, grossir / maigrir, esprit /corps. Cette nouvelle perspective offre une opportunité de sortir de ce fonctionnement destructeur et inopérant.

Peut être pouvez-vous élargir les échanges sur le fonctionnement du monde, quelles sont ses rêves, comment se sent elle dans l’humanité, qu’est ce que l’Amour… ? Souvent derrière cette dysvie, se cachent de grands désirs pour le monde et pour les Autres, accompagné d’une quête insatiable de vérité et justice, de connaissances et compréhensions quand à son fonctionnement et à la place de l’humain dans cet ensemble tout en considérant la vie dans un écosystème à préserver.

Aussi ces échanges pourront éveiller la curiosité, favoriser les échanges sur des angoisses profondes en lien à l’existence, retrouver de la confiance en soi, en l’Autre et dans le mouvement de la vie. Alors progressivement peut-être, le seul lien et unique sujet qui vous unissaient depuis des mois, à savoir la peur et l’absorption de nourriture, se modifieront. L’attention et la tension pourront se déplacer.

Le chemin de guérison de la dysvie est long et exigeant, il requiert courage, patience et persévérance. Sentir que ces questions ont une place dans le monde, éprouver de la confiance et de l’Amour dans le vivant sont des clefs.

Mathilde